Le développement de la pensée en CP

La révolution de la pensée en CP : le point de vue – la valeur

En CP l’enfant va vivre  une révolution physiologique et intellectuelle.

Il entre dans le monde des signes .

Cela va lui permettre  de construire  sur les connaissances un point de vue décentré de sa personne et de comprendre la notion de valeur . Ce n’est plus l’élément qu’il devra prendre en compte mais le contexte, qui déterminera un nouveau rapport à l’organisation de ses connaissances.

Le Point de vue :

La notion de point de vue évolue, depuis le plus jeune âge, à partir de ce que l’enfant entend dire et voit faire dans son entourage. Elle se construit sur le respect de l’autre ou de la différence, petit à petit, quand on favorise la reconnaissance positive de ces différences. Mais le jeune enfant est égocentrique et animiste . Il pense que tout le monde pense comme lui et que tout est vivant et animé de la même façon que lui. C’est sur la base de ses croyances que ses constats se réalisent .
En maternelle, il va petit à petit entendre et voir ce que disent et font les autres : des enfants plus jeunes ou plus âgés, des adultes qui ne sont pas ceux qu’il fréquentait jusque-là . Il va donc commencer à se décentrer de ses habitudes de vie et de « faire » . Mais cette évolution se réalise essentiellement sur la base de son vécu , de sa perception.

Le monde des signes

Les apprentissages fondamentaux qui sont réalisés en Cours Préparatoire vont obliger l’enfant à réaliser une bascule essentielle parce qu’il va entrer dans le monde des signes, un monde qu’il va devoir lire, écrire et comprendre. Il ne s’agit donc plus de lui , de ses croyances , de ses perceptions ou de ses habitudes mais d’un monde nouveau qui s’abstrait de sa réalité pour en construire une autre dans laquelle il doit s’immerger.

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Apprendre à lire

Apprendre à lire ce n’est pas seulement comprendre le principe alphabétique c’est surtout comprendre le message de quelqu’un d’autre. C’est à dire accepter de ne pas savoir de quoi il va être question, et comprendre que ce qui va être délivré est nouveau , différent de soi et que cela a un sens qu’il faut concevoir, reconstruire et comprendre.
C’est donc bien la capacité à construire un point de vue, et non de rester ancré sur ses connaissances et ses perceptions, que cette entrée dans la lecture des signes va développer.
Cela va se développer bien sur dans l’apprentissage de la lecture puisque le message à comprendre n’est pas celui du lecteur mais celui de quelqu’un d’autre. Cela demande de pouvoir construire du sens non plus à partir de ses intérêts, de ses connaissances mais à partir de ce que l’on suppose que l’autre peut vouloir signifier ; cela veut dire attacher de l’importance à un contexte, à un domaine, à une intention , à un registre.

La plupart des enfants apprennent à déchiffrer mais tous n’apprennent pas à comprendre ce qu’ils lisent. C’est souvent parce que cette notion de point de vue n’est pas développée, parce que la recherche se limite à la perception des lettres sans que le message sous-jacent puisse permettre de favoriser une évocation pertinente au niveau du sens.

Un enfant qui apprend à lire facilement est un enfant qui sait de quoi il s’agit avant même d’avoir construit la combinaison des signes. C’est un enfant qui s’est appuyé sur une ou des références : l’illustration, ce qui avait été dit avant, le domaine de connaissance qu’il a ciblé : documentaire, conte, histoire qui parle d’un enfant etc… Il pourra alors plus facilement combiner lettres , syllabes et mots parce sa recherche est déjà implicitement orientée.

Les signes mathématiques

Il en est de même dans le domaine des mathématiques. La suite numérique ne prend sens que quand l’ordre des nombres se construit sur la mise en relation des nombres les uns avec les autres. L’écriture des nombres est alors signifiante et non mécanique . L’enfant donne du sens à ce qu’il voit écrit et à ce qu’il écrit quand il sait que le sens existe.
Et c’est bien aussi ce point de vue qui évolue qui va lui permettre de comprendre le sens d’une opération, c’est-à-dire le fait qu’une situation se transforme et que cette transformation peut s’écrire sous la forme de signes qui traduisent cette transformation : + est écrit parce qu’ il y a maintenant quelque chose de plus que précédemment. Le langage mathématique traduit une construction de sens qui ne peut se comprendre si on ne se place pas au niveau du point de vue qu’il décrit.

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L’espace

Cette notion de point de vue se développe aussi dans l’espace et se traduit dans l’écriture et la lecture que l’enfant fait. Il commence à lire les premières notions d’échelle et de perspective dans une illustration ou une photo parce qu’il peut mettre en relation les éléments les uns par rapport aux autres : la taille d’un personnage par rapport à la hauteur d’un bâtiment ou d’un arbre.

Cela va se ressentir dans ses représentations et ses dessins vont commencer à traduire cette prise en compte. Le mouvement va apparaitre, qui traduit maintenant le fait que l’enfant a changé son point de vue : le personnage n’est plus représenté seulement de face , le visage ou les membres sont représentés de côté et ne sont plus inertes mais distingués : un en avant , l’autre en haut. Le personnage possède alors un corps qui est situé dans l’espace et qui du coup y prend une place de vie, complexe, et non plus seulement une place de présence, immobile et non reliée au contexte .

Le rapport à l’autre

Le point de vue va aussi se développer dans le rapport à l’autre dont la différence va être reconnue avec une intention d’écoute et de prise en compte réelle. Un Conseil d’enfants en CP ne traduit pas du tout le même rapport à l’autre en début et en fin d’année. Une prise de distance est construite qui permet à l’enfant de 7 ans de ne plus s’appuyer seulement sur l’émotion, ce qui lui est propre, mais sur la raison, ce qui est à débattre.

Il n’y a pas encore construction de l’universel, de la généralisation mais il y a décentration. Le point de vue n’est plus relié à la seule perception de l’enfant . Il devient celui d’un élève qui commence à relier la différence de l’autre, le contexte, le temps , l’espace .

Et c’est comme cela que prend place ce que l’on peut appeler le rapport à la valeur.

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La Valeur

La valeur , c’est-à-dire l’appréciation que porte l’enfant sur ce qui l’entoure, se construisait jusque-là sur le fait que chaque connaissance était distinguée des autres et qu’elle était conservée à l’identique . Et que donc elle ne changeait pas .
Quand l’enfant commence à entrer dans le monde des signes, c’est bien sur une correspondance terme à terme qu’il fonctionne  : un signe, une signification.

Mais il va lui falloir maintenant changer de point de vue , prendre en compte d’autres références, combiner des critères de manière différente suivant les mots, le contexte et réaliser plusieurs mises en relation en même temps. Le sens ne se construit plus sur l’évidence, sur une seule référence ; et parfois la signification n’apparait qu’après plusieurs combinaisons qui ne permettent pas de comprendre de quoi il est question .

La valeur change au niveau du rapport à la langue écrite :

Il va  lui être difficile de comprendre l’orthographe : F et PH : deux façons d’écrire ce qui se dit de la même façon; le S qui parfois se dit SS et à d’autres moment Z et qui se trouve parfois à la fin d’un mot et qu’on ne dit pas . Difficile de construire la combinaison des lettres qui produisent des sons différents : le E avec un N se dit EN alors que le même E avec un I se dit EI etc… Difficile de lire des mots dans lesquels certaines lettre se disent et d’autres pas . Difficile de comprendre que le mot prononcé peut être écrit de manière différente : mer, mère.
L’orthographe ne sera pas à comprendre mais à admettre ; on n’a pas le choix ; c’est bien comme ça que les mots s’écrivent dans notre langue. Il faut l’accepter et l’apprendre …Il en sera de même pour l’apprentissage de l’écriture de certains nombres.
Le mot par contre ne peut convenir que s’il prend sens dans la phrase. On ne peut pas lui accorder une construction, une valeur, qui peut sembler correcte mais qui ne se situe pas dans le contexte. Il y a bien un point de vue à chercher et à construire.

L’écriture numérique situe des valeurs…

Et c’est pareil , voire pire, dans le langage mathématique ! Le dix-sept veut bien dire dix et encore sept mais, dix et encore six ne se dit pas dix-six mais seize ! Et ce 1 qui peut vouloir dire 1 mais qui peut vouloir dire 10 et même 100!
Cette valeur qui change va compliquer l’apprentissage. C’est bien la notion de point de vue qui va permettre que cette valeur puisse se construire dans la différence .
Et dans le domaine numérique, ce 1 qui change de valeur,  il faudra le comprendre . Ce signe n’a pas la même signification parce que sa place est ordonnée et signifiante dans notre système décimal. Notre écriture numérique est une écriture de position.
Il y a bien nécessité de changer de point de vue pour que cette valeur prenne place : le 1 n’est pas vu de la même façon quand il n’a pas la même place et ce changement de place veut dire qu’il ne vaut pas la même chose. C’est ce qui permettra ensuite de comprendre l’écriture de la suite numérique, la retenue dans les mécanismes opératoires et par la suite l’écriture des différentes unités de mesures .

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Un développement physiologique et psychologique

Toutes recherches, ces opérations mentales vont réaliser une révolution physiologique dans le cerveau qui va développer des connexions et des synapses nombreux et différents. Des zones du cerveau seront sollicitées de façon différente. Le développement de la pensée complexe changera à jamais le rapport au monde de l’enfant. Quand l’enfant a pénétré dans le monde des signes et qu’il commence à maitriser les codes sociaux et les langages écrits, il n’est plus le même. Il quitte l’innocence de l’enfance pour s’ouvrir au monde des autres et des idées. Il construit un nouveau rapport à l’école . L’école n’est plus seulement une obligation mais aussi un lieu et un temps d’apprentissage. L’enfant devient élève. Il devient capable de projeter un avenir scolaire puis un avenir citoyen.

Le CP c’est fatigant !

Tout cela est difficile et fatigant. Un enfant de CP est très souvent fatigué.

Fatigué parce que la concentration qui lui est demandée est très importante, parce que les bascules à réaliser sont fréquentes et répétitives.

Fatigué parce que de nombreuses connaissances sont à découvrir et à construire , sur des bases nouvelles et dans des registres différents. Des travaux de recherche ont montré qu’en CP les élèves ne devraient pas aborder des apprentissages nouveaux pendant plus de 20 minutes par jour. L’association Française de la lecture avait montré qu’un élève de CP ne devrait travailler que sur 20°/° d’inconnu dans un texte.

Fatigué parce que son cerveau manque d’oxygène ! Une pièce occupée par 25 élèves ne contient plus assez d’oxygène au bout d’une heure pour alimenter correctement les cerveaux des élèves …  Aérer la pièce, faire sortir les élèves et les faire bouger pour qu’ils puissent ensuite de nouveau être plus disponibles physiquement et psychologiquement devrait être systématique.

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Une pression trop forte !

Ces conditions ne sont malheureusement pas vraiment mises en place parce que la pression sur l’apprentissage de la lecture est très forte aussi bien au niveau de l’attente des parents que de celle de l’Institution scolaire. Et pourtant, donner du temps permettrait souvent de donner aux élèves les moyens et les conditions pour réaliser plus facilement toutes ces bascules physiologiques, psychologiques et intellectuelles.

Cela demanderait alors des changements de point de vue !

  • De l’institution, qui ne prend en compte que le temps scolaire et non le temps d’apprentissage ; qui priorise une évaluation sur un contenu didactique sans prendre en compte le développement de la pensée de l’enfant, à son rythme. Et qui accorde donc une valeur plus importante à une quantité de temps d’enseignement qu’à la qualité du temps d’apprentissage . Qui passe son temps à évaluer ce que l’enfant sait déjà faire plutôt que de lui donner du temps pour faire des essais et apprendre à tenter la nouveauté et la différence.
  • Des parents, qui ne voient plus l’enfant mais l’élève et qui oublient que la scolarité devrait avant tout permettre le développement de l’enfant et de toutes ses potentialités. Ils accordent alors plus de valeur à la note qu’à ce qui a été vraiment compris, au classement des élèves qu’au développement de leur enfant.
  • De notre société, qui se revendique de valeurs humanistes mais pourtant privilégie pour apprendre le point de vue de l’obéissance au maitre, de la certitude du savoir enseigné et de la compétition entre élèves. Cela ne permet pas de développer des valeurs d’entraide , d’esprit critique et un rapport constructif à l’erreur.
  • Des situations favorables

    Il y a pourtant tellement de situations simples qui pourraient aider les élèves à ouvrir leur point de vue :
    * –  L’utilisation d’appareils photos pour montrer que ce qui est sur la photo relève bien de la vision d’une personne à une certaine place, d’un point de vue.
    * – La possibilité de réaliser des constructions différentes, de toutes natures, à partir des mêmes éléments mais en faisant des changements d’organisation, de placements et en les regardant suivant une place ou une position différente.
    * – La possibilité de comparer des habitudes, des modes de vie , des langues, des écritures, des monnaies etc…
    Et donc la possibilité de développer un rapport à la valeur en fonction d’un contexte et d’une appréciation que l’on peut justifier de façon différente suivant la façon dont on se situe.

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Le point de vue après le CP…

Ce développement du point de vue construit un rapport à une pensée complexe qui ouvrira sur des catégories abstraites , sur des relations complexes. Les notions de division de proportion, de changements d’unités de mesures , d’analyse des catégories de la langue prendront place plus facilement parce que les connaissances ne seront pas seulement mémorisées mais contextualisées et reliées sur la base d’une signification nécessaire et pertinente.

La révolution de la pensée qui se réalise en CP a déjà commencé bien avant mais elle cristallise souvent  un rapport à l’apprendre qui va s’installer dans les niveaux de classes suivants. Quand ce point de vue est construit sur des bases ouvertes et plurielles, la notion de la valeur se développe avec des mises en relations complexes justifiées. C’est ce qui va permettre à l’élève de conserver le gout de la recherche, un esprit curieux et critique qui n’est pas atteint négativement par la différence et qui peut explorer avec sérénité tous les chemins de traverse de la connaissance.

Maintenir en CP ?

On peut maintenir un élève en CP parce qu’il n’avait pas encore la maturité nécessaire à la compréhension de toutes les notions complexes qu’il y rencontre. Souvent c’est parce qu’il est né en fin d’année et que donc son rythme de développement n’a pas été respecté.
Cela ne sert à rien de le maintenir à ce niveau si son point de vue n’a pas été ouvert sur la complexité, sur des voies d’accès plurielles qui privilégient le rapport au sens. Les mécanismes, la répétition ne provoquent que des automatismes qui ne sont pas convoqués par l’élève dès lors qu’il pense que la situation n’est plus la même.

Comment préparer en maternelle ?

La maternelle peut permettre d’ouvrir la pensée dans tous les domaines quand elle privilégie les expériences, les questionnements ouverts. La réversibilité de la pensée qui prend place en grande section peut être alimentée dès la petite section par toutes les situations de langage et d’action qui situent les différences : il n’a pas fait pareil et on regarde pourquoi et comment.

Cela suppose de laisser une grande place à l’initiative , à ce qui apparait comme un jeu et qui traduit l’expérience tâtonnée qui se construit petit à petit ?

Cela suppose pour l’enseignant d’être à l’écoute et non pas de vouloir tout orienter ou tout contrôler ; qu’il puisse mettre des mots sur ce qui est fait par l’enfant et non pas qu’il cherche à faire passer un vocabulaire ou des consignes extérieures au projet de l’enfant. Cela suppose aussi d’apprendre à regarder et écouter l’autre , dans la sérénité.
Il y a beaucoup à construire au niveau des savoirs être , aussi bien au niveau des élèves qu’au niveau des enseignants… Le développement du point de vue permet de construire un rapport à la valeur qui s’exerce à tout âge, dans tous les domaines !

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3 commentaires sur “Le développement de la pensée en CP

  1. Ca me rappelle cette impression très forte quand mon petit garçon (qui est grand maintenant!) a su lire; je me souviens avoir pensé qu’il avait gagné sa liberté; les « gens » me donnaient l’impression que pour eux c’était l’acquisition de la marche qui avait marqué la liberté, dans sa possibilité d’éloignement de l’enfant. Clairement, pour moi, par rapport à mon petitou, avec la lecture c’est le Monde qu’il avait à portée de main, avec ou sans moi.

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    • Merci de ton commentaire Mélanie.
      La première séparation relève de la possibilité de s’éloigner physiquement pour découvrir, sur la base de la perception, ce qui est plus loin.
      La deuxième relève de la possibilité intellectuelle de percevoir le monde autrement que par ce qui en est dit par l’entourage. Le fait d’entrer dans le monde de la signification écrite, du point de vue des autres , non connus parfois, permet de s’évader encore plus loin et tout seul !
      Cela provoque parfois des dissensions dans le familles . Cela devrait permettre de débattre à l’école….
      C’est bien en cela que le point de vue peut permettre de construire un autre rapport à la valeur.
      Et qu’on accorde de la valeur à ton point de vue !! A bientôt ….
      Françoise

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  2. […] Cet apprentissage commencera à partir du CP, quand les premiers nombres seront construits et que la capacité à changer de point de vue depuis possible. Pour mieux comprendre le développement de la pensée au CP, je vous conseille de lire l’article suivant sur le blog de Soizikel: La révolution de la pensée en CP: le point de vue – la valeur […]

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