Freinet et le jeu

Cet article vous présente des extraits de Célestin Freinet,  issus d’une de ses  œuvres fondatrices  :  l’Education du travail.

Je souhaitais revenir aux sources pour situer la place du jeu de société dans les articles que je vais vous présenter par la suite .

Travail- jeu, Jeu-travail, jeux de détente compensatrice…

Prenez le temps de découvrir lentement cette vision du monde qui relie le travail , la place de chacun dans la société, le jeu de l’enfant  et son développement.

Je relis souvent cet ouvrage, ainsi que Les Dits de Mathieu,  qui me permettent à chaque lecture de retrouver le sens profond de ce qui pourrait guider nos pratiques pédagogiques.

Certains termes ou phrases peuvent sembler passéistes ou surannées mais il me semble qu’il s’agit vraiment d’une autre vision du monde et qu’elle rejoint, avec encore plus de force maintenant, la possibilité de construire un autre monde , sur la base de valeurs qui respecteraient la place de chacun dans la société .

Il s’agit bien d’extraits, que j’ai choisis partiellement pour essayer de créer une continuité de lecture et développer une idée générale: l’éducation du travail …

L’éducation du travail :

 » Je ne crois pas que l’enfance puisse être caractérisée par un besoin exclusif de jeu. Ou plutôt il y a malentendu sur la conception même de cette notion de jeu….

Il y a un jeu pour ainsi dire « fonctionnel  », qui s’exerce dans le sens des besoins  individuels et sociaux de l’enfant et de l’homme … un jeu qui indirectement  peut-être reste comme une préparation essentielle à la vie…

Ce jeu , c’est en définitive du travail, mais du travail d’enfant dont nous ne saisissons pas toujours le but…

Le jeu traditionnel de l’enfant est créateur et dynamique

Jouer fait partie de la vie de l’enfant comme dormir, boire, s’exprimer, aimer. L’enfant joue, et il joue plus que l’adulte , parce qu’il a en lui un potentiel de vie qui le fait rechercher une plus grande amplitude de réactions. L’activité que lui permettent les hommes et les éléments  ne suffisant pas à dépenser la totalité de son potentiel de vie , il lui faut un dérivatif , qu’il ne peut pas imaginer de toutes pièces et qu’il copie sur l’activité des adultes en l’adaptant à sa mesure….

L’enfant joue lorsque le travail n’a pas suffi  à épuiser toute son activité.

Croyez- vous que j’aurais donné ma place pour les jeux les plus tentants qu’aient pu imaginer pédagogues et marchands,, le jour où nous commencions la moisson ?

Lorsque venait le temps de la fenaison, mon travail – je pouvais avoir 5 ou 6 ans- était d’éparpiller les andains pour faire sécher l’herbe….

Après de telles journées j’étais las et satisfait. Le jeu ne se présentait plus comme un délassement, car si mes muscles étaient fatigués , mon esprit au contraire baignait dans une calme plénitude.

Si donc nous pensons que la joie du travail est essentiellement vitale, et plus que le jeu ; si nous pensons qu’il est possible d’offrir aux enfants des activités qui les intéressent profondément, qui  les mobilisent tout entiers, c’est dans cette voie que nous devons nous engager….

S’occuper autrement ! Se distraire, s’amuser ! Voilà bien les caractéristiques , dans notre civilisation, de cette séparation du travail et de la vie, de l’effort considéré comme une punition, comme une regrettable nécessité dont nous devons nous appliquer à réduire l’emprise…..

Ces qualités que nous parvenons si difficilement à préciser et à réaliser dans les travaux que nous offrons ou imposons aux enfants, deux éléments les possèdent  naturellement et c’est pourquoi ils sont chargés d’attrait : l’eau et le feu…..

Le travail avec le sable, qui enchante tellement aussi les enfants, n’est qu’un succédané  de l’activité passionnante que suscite l’eau…. Lui aussi est mouvant et changeant, souple et mystérieux…. Avec le sable, toutes les tendances essentielles de l’enfant sont satisfaites : sentiment de puissance en tout premier lieu, impatience en l’attente d’un résultat qu’on voudrait voir suivre immédiatement l’action ; vie et dynamisme, et mystère aussi….

Il y a des risques au bord de l’eau. Le risque est une considération née de l’égoïsme social. Mais ce n’est jamais le risque qui empêche l’enfant d’agir.

Ce n’est pas parce que les adultes se refusent de plus en plus à leur rôle normal d’éducation des générations montantes que changent les besoins naturels et vitaux des enfants.

… Parce que nous nous touchons tout à la fois à l’universelle destinée humaine et aux lointaines répercussions d’une hérédité inscrite dans les réactions naturelles des individus,  les mêmes jeux se retrouvent, à quelque variante près, dans toutes les parties du monde ; ils bravent le temps et se survivent par-delà les siècles, en des formes mystérieusement identiques.

Voilà pourquoi, l’enfant qui ne peut pas se livrer à un travail- jeu, qui ne peut construire pour de vrai, ni moissonner un blé véritable, garder un troupeau vivant , suivre l’eau glougloutante ou s’éblouir à la domination magique du feu, voilà pourquoi l’enfant cherche instinctivement et trouve des activités qui, à l’origine, possèdent les éléments essentiels de ces travaux spécifiques mais qui en sont comme un merveilleux démarquage, adapté à ses besoins, à son esprit, à son rythme de vie ….: le jeu. Nous avons là l’explication toute simple du sérieux avec lequel les enfants jouent. Ils ont le même but, mais subconscient, que le travail.

Selon moi, les enfants sont poussés à leurs travaux-jeux par les mêmes besoins et les mêmes tendances qui justifient le travail adulte…. Ce travail- jeu libère et canalise l’énergie physiologique et le potentiel psychique qui cherchent naturellement un emploi ; il a un but subconscient : assurer la vie la plus complète possible, défendre et perpétuer cette vie ; il offre enfin une extraordinaire amplitude de sensations…. De par son origine même, il reste presque toujours collectif ; il traduit surtout ce besoin de puissance dont nous avons parlé.

Ces jeux correspondent aux gestes du grimpeur, du  cueilleur, du chasseur, du pêcheur, de l’éleveur en quête de la nourriture nécessaire à la vie.

La course, le saut avec ses variantes telles que le saute –mouton, la lutte, les divers usages de la pierre et de la massue ( palets, jeu de boules, jeu de billes ; jeux de balles , ballons, ). L’usage de cordes et lianes pour saisir, dominer , emmener la proie ; ligne de séparation tracée au sol, ou geste de l’enfant qui fait le tour de la victime.. Jeu de cache-cache ou à attraper de toutes sortes avec prisonniers et délivrance, abri, lieu sur…

Plus l’activité normale de l’enfant est gênée, contrariée, orientée vers une fausse et artificielle concentration, plus les jeux qui en sont la détente sont anormaux, brutaux, violents, plus ils dégénèrent rapidement en disputes et en batailles…

Nous ne retrouverions guère  là de jeux-travaux mais toute une catégorie de jeux différents… que nous pourrons appeler jeux de détente compensatrice…

Le jeu-travail s’apparente à l’activité sereine de l’homme économiquement libéré ; le jeu de détente compensatrice psychique portera en lui les mêmes tares qui marquent toute l’activité de l’ouvrier et du paysan dominés par la loi de fer d’une société marâtre…

Le premier n’a nullement besoin de stimulant extérieur, ni d’appât d’un bénéfice quelconque, le but devant être la conséquence naturelle de l’activité …

La deuxième catégorie d’activités, qu’elle soit travail ou jeu, est au contraire conditionnée par le gain…

Les jeux de billes ou de boules sont des jeux travaux par lesquels l’individu augmente l’agilité et l’adresse qui lui sont nécessaires dans sa lutte active pour la vie…. Il arrive que, par besoin maladif d’excitant , on pervertisse cette saine activité par l’enjeu…  Il y a déplacement de l’intérêt ; on ne joue plus pour la satisfaction du jeu, c’est l’appât du gain qui domine…

Ils deviennent alors des jeux à gagnerLe but, la raison d’être c’est de triompher ; on ne regarde pas de si près aux moyens : mensonges, tricheries, vols, entrainent disputes, batailles , d’autant plus fréquents que les enjeux sont importants…S’ils ont gagné , les meilleurs font les importants ; ils méprisent , humilient , ceux qu’ils ont dépouillés…. Si l’on a perdu une sorte de désespérance envahit  tout l’être. ; on se croit exagérément malheureux comme si le monde entier se coalisait contre vous…

Les jeux de cartes ne sont pas à proprement parler des jeux-travaux ; ils sont la représentation, à l’aide de symbole, d’activités ancestrales fonctionnelles. C’est pourquoi j’appellerai ces jeux : jeux- travaux symbolisés…

Symboles également de jeux-travaux , d’autres jeux tels que : les dames, le jacquet et les échecs, en tout point comparables aux manœuvres des stratèges en chambre. …

En tant que symboles, ces jeux ne satisfont qu’intellectuellement et psychiquement les besoins fondamentaux qui nous animent. Le corps , les muscles ne jouent pas.

Les jeux-travaux supposent en général une activité naturelle qui procure une fatigue saine. Ils sont de ce fait des exercices toniques, préparant à la vie sociale dans le milieu ambiant. Ils sont donc foncièrement apaisants et prédisposent à l’équilibre et à l’harmonie.

Les jeux-travaux symbolisés sont au contraire des jeux sédentaires qui occasionnent une fatigue nerveuse non compensée par une activité physique. D’où déséquilibre organique et tendance à la désadaptation du milieu ambiant.

Dans les jeux à gagner , la notion d’activité fonctionnelle est annihilée au profit du résultat à obtenir qui devient le seul moteur actif. Ces jeux s’accompagnent de mauvaise humeur et d’opposition permanente avec le milieu ambiant …

On impose de bonne heure aux individus un travail incompris et incompréhensible , désintégré de tout ce qui rattache si puissamment l’homme au sol, à l’air , aux oiseaux, à la famille, à la patrie. ..On croit compenser… par des activités qui font oublier …l’effort, qui distraient , qui amusent …

Plus on s’éloigne du travail, plus on va vers le jeu sous toutes ses formes…

Plus on se rapproche des grandes lignes de vie axées sur le travail fonctionnel, intéressant, compris, voulu, plus l’individu satisfait s’éloigne des activités de détente compensatrice .

Ces lois portent en elles toute leur moralité

Elles sont d’une simplicité lumineuse qui va nous rendre facile la critique des divers systèmes pédagogiques et la mise au point des activités les plus favorables au développement harmonieux de nos enfants.  »

Célestin Freinet – L’ Education du travail

Voir : les liens de tous les articles de la Rubrique Pédagogie

Voir : Enseigner c’est choisir… des jeux de société ?

La pédagogie Freinet se construit dans l’échange de points de vue , par la parole, dans l’échange et la coopération avec une visée émancipatrice basée sur de l’explicite .

Vous trouverez, dans la colonne de droite de ce blog, deux pages qui vous présentent deux tableaux récapitulatifs de tous les articles du blog, rangés par rubriques, afin de vous donner une vision d’ensemble de ce qui est paru dans ce blog.

Si cet article vous a intéressé, n’hésitez pas à vous inscrire sur la News Letter dans la colonne de droite du blog pour recevoir une présentation des prochains articles. Vous pouvez aussi laisser un commentaire , poser des questions ou demander des renseignements. Bonne lecture…

J’en profite pour vous annoncer la sortie prochaine d’un livre que nous avons écrit à 10 enseignants du groupe Freinet 44,  qui donne à voir nos parcours, nos questionnements, nos doutes et nos différences, une autre forme de travail…

Ce livre s’appelle: Ouvrons des pistes, itinéraire de 10 enseignants Freinet,  Edition du Centre du Travail. Vous trouverez ci-dessus le lien pour obtenir le bulletin de souscription à ce livre passionnant et le commander  avant le 15 octobre ! Sinon vous pourrez vous le procurer au Centre d’histoire du travail à Nantes ou au Salon des apprentissages en pédagogie Freinet qui aura lieu à l’ESPE de Nantes le 25 et 26 novembre 2016.

N’hésitez pas à vous procurer ce livre pour voir à quel point la pédagogie Freinet peut se situer dans la différence, l’échange et la coopération…

2 commentaires sur “Freinet et le jeu

    • Merci à toi Marie- Pierre.
      Je trouve toujours intéressant de voir en quoi je me raccorde à cette vision de Freinet.
      Donner du sens et partir d’un « travail » authentique qui équilibre le corps et l’esprit , cela me parle toujours autant.
      Que cela évite une « détente compensatrice » , cela me semble juste
      J’ai essayé de tenir compte de tout cela dans mes choix pédagogiques et c’est ce que je vais essayer d’expliciter dans mes prochains articles…
      A bientôt
      Françoise

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